Général Lasalle

Antoine de Lasalle naquit à Metz en l’an de grâce 1775, le 10 mai.

    Son père, Pierre Nicolas de Lasalle était écuyer, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint Louis, ordonnateur des guerres au département des trois évêchés, c’est-à-dire fonctionnaire royal chargé de l’administration et de l’entretien des armées.

    

Sa mère, Suzanne Dupuy de la Garde d’une beauté éclatante, d’un esprit cultivé et prompte à saisir l’à-propos des choses, plaisait aux hommes et était redoutée des femmes. De part sa mère, Lasalle est l’arrière-petit-neveu du maréchal Fabert et selon certaines rumeurs, le fils du marquis de Conflans, lui aussi maréchal de France. Lasalle portait en lui toutes les qualités et toutes les faiblesses maternelles.

    Son enfance se déroula dans la ville de Metz, où bien vite il se fit chef de bande de par sa taille et sa force précoce. Il acquit le génie du commandement d’où la volonté de son père de le discipliner. Il devint militaire à onze ans, le 19 juin 1786, il entrait comme sous-lieutenant de remplacement au prestigieux régiment d’Alsace. Aux heures de repos, il étudiait le latin, le grec et les mathématiques. Pendant que son corps se durcissait, le cerveau de Lasalle s’imprégnait de culture classique, derrière le guerrier se cachait une sensibilité qui ne l’abandonnera jamais.

    A 16 ans, il sera sous-lieutenant au 24ème régiment de cavalerie, il va vite déchanter car son régiment traverse une crise effroyable comme tous les corps de l’armée royale dans cette époque tragique. Il n’y a plus de discipline, plus de respect, plus de fidélité à la parole donnée, les officiers commençaient à émigrer où ils étaient honnis et épiés. Il savait que sa seule valeur lui permettrait de gagner des grades, mais dans cette situation il décida de donner sa démission suite à un accès de fièvre.

    Il retourne chez lui à Metz, mais la situation devient difficile, son père décide de fuir vers Paris.

    Prostré avec sa famille dans un modeste appartement, il s’ennuie.

    Il décide de devenir simple citoyen et s’inscrit à la section des Piques et y prend son tour de garde. Il y obtient un véritable « sésame » pour les frontières : un certificat de civisme.

    Le voilà parti pour l’Armée du Nord avec un bataillon de volontaires, vêtu d’une carmagnole, d’un pantalon rapiécé et chaussé de sabots. 3 mois plus tard il incorpore le 23ème régiment de chasseurs. Il a réalisé son rêve : il est cavalier léger.

    Sa témérité folle, la sûreté de son coup d’œil, l’à propos de son geste et surtout la gaité intarissable qu’il arborait aux moments où, la peur agrippe les entrailles de l’homme, lui constituera bien vite une sorte d’auréole. En 1 mois, à peine, il est élu par ses chefs et ses camarades maréchal des logis.

    Lors de combats sous Landrecies, il chargea une batterie anglaise, sabra les servants et ramena sa prise. Pichegru voulut connaitre ce héros de dix huit ans .Il veut le faire officier, mais Lasalle lui répond qu’il n’a que deux mois de services. Un tel désintéressement plu à Pichegru qui lui répondit : « tu seras lieutenant à la prochaine batterie que tu m’apporteras ». Des lignes autrichiennes il recevra un coup de sabre sur la tête qui le conduisit sur un lit d’hôpital. Ce fut pendant cet indésirable repos que la fortune commença à lui sourire.

    Les journées de Thermidor en abattant Robespierre, firent passer un souffle d’air frais sur la France. Lasalle n’a plus honte de son passé. Son amitié pour le fils de Kellermann, le vainqueur de Valmy lui permit de rejoindre l’état-major de celui-ci qui commandait les Armées d’Italie et des Alpes.Il y acquit des connaissances dans l’art d’administrer la troupe et dans la science théorique du commandement bien que l’inaction lui pesait de plus en plus.

    Lasalle attend une grande idée ou un homme de génie auquel vouer toute son énergie ; le voilà en la personne de Bonaparte qui commande l’Armée d’Italie et qui en 15 jours remporte 6 victoires et fait reculé les Autrichiens avec quelques milliers d’hommes et presque pas d’artillerie.

    Il convint son ami : « N’attendons pas que le Corse ait fait mettre à genoux l’Europe entière. Un chef est né, paré de toutes les vertus guerrières. Lions notre fortune à la sienne, offrons-lui notre sabre ; soyons le bras qui guidé par lui, abattra les ennemis de la Patrie ». Kellermann père accepte et même favorise le départ de son fils et de son ami Lasalle à l’Armée d’Italie ; son fils sera chef d’état major de la cavalerie et Lasalle son adjoint.

    Lasalle conçoit de suite pour Bonaparte une passion qui ne doit s’éteindre qu’avec sa vie. C’est une sorte de culte envers celui qui représente le Dieu de la Guerre. Venant du maître, les ordres seront d’essence divine pour lui et ne seront jamais discutés.

    Bonaparte comprendra cette nature généreuse, cet amour frénétique de la vie, de la gloire, et de la mort.Lui si sévère envers lui-même, si autoritaire pour les autres, si distant avec la plupart de ses généraux, rira de ses frasques, de ses boutades, et surtout paiera ses dettes. Lasalle sera l’enfant gâté de Bonaparte, général en chef, 1er consul, Empereur.

    Aux ordres de ce maître, Lasalle adorera la guerre comme une maitresse, loin d’elle il perdra la raison comme un lion en cage. Mais contrairement au fauve qui somnole et se résigne, il s’insurgera en étant aussi redoutable aux maris qu’à l’ennemi au combat.

    Stendhal cite le seul échec amoureux de Lasalle. C’était à Posen en 1807, et il en parle comme d’une de ces aberrations sexuelles, auxquelles les femmes sont sujettes. « Là, dit-il, où le général Lasalle a échoué, un capitaine à moustaches et à jurements réussit ».

    Lasalle, capitaine de cavalerie, se lance en conquérant dans cette vie nouvelle où l’entrainent les trois passions qui seront pour lui toute sa vie : Bonaparte, la guerre et les femmes.

    En 1796, il charge à Brescia et sa carrière aurait pu se terminer là, car il est fait prisonnier par le feld-maréchal Würmser. Celui-ci a du mal à accepter qu’il est tenu en échec par un tout jeune général à la tête de ce ramassis de bougres loqueteux, hirsutes et de petites tailles. Il ne connait pas encore la flamme qui les dévore et ne se révèle qu’à l’heure du combat. De fait, humiliés de leur déconfiture, ils font piteuse mine face à l’état major rutilant du vieux feld-maréchal sauf un jeune officier de cavalerie. Il demande à Lasalle : « Dis-moi, quel est donc l’âge véritable de ce M.de Buonaparte qui vous commande ? ». Lasalle lui répond : « L’âge de Scipion quand il vainquit Annibal ». Würmser charmé par l’esprit du jeune officier et flatté d’avoir été comparé au prestigieux Carthaginois, fait échanger Lasalle au lieu de l’envoyer à Vienne comme prisonnier.

    Homme d’esprit, plaisant compagnon, cavalier magnifique, brave et insolent, mais usant d’une distinction naturelle, Lasalle acquiert une réputation flatteuse chez les officiers comme parmi la troupe.

    Il collectionne les succès féminins, et entretient une relation passionnée avec la belle marquise de Sali qui habite Vicence. Mais la ville est retombée aux mains de l’ennemi. Qu’à cela ne tienne, le bouillant capitaine est prêt à tout pour revoir celle qui l’aime.

    A la tête d’un peloton du 1er hussard, il franchit les lignes autrichiennes à la tombée de la nuit, parvient jusqu’à Vicence, cache son escorte et court chez la marquise. Peu après, ayant récupéré sa troupe et des informations sur le dispositif ennemi, il rejoint le camp français, en franchissant à la nage le Bachiglione, non sans bousculer au passage quelques autrichiens aux quels il prend 9 chevaux et des prisonniers.

    Une telle audace sidère Bonaparte qui ferme les yeux sur cette incartade en le nommant chef d’escadron au vue de la mine de renseignements récoltés.

    Quelques jours plus tard, Lasalle est l’un des principaux artisans de la victoire de Rivoli.Il poursuit une colonne d’autrichiens qui espère s’échapper en passant par un plateau élevé bordé d’une partie rocailleuse très escarpée, au bas de laquelle coule l’Adige. Sa charge dans un passage aussi dangereux pour la cavalerie, va précipiter la retraite de l’ennemi. Il fait plusieurs milliers de prisonniers sous les yeux de Bonaparte et de l’armée qui du haut des monts voisins, admire son courage.Lasalle avec ce qui lui reste d’hommes, exécute charge sur charge jetant l’effroi et la panique dans les rangs ennemis. Chaque fois il ramène des prisonniers et des drapeaux. Bonaparte apercevant à la fin de la journée, Lasalle brisé de fatigue et grelottant de fièvre près des drapeaux autrichiens amoncelés, lui ordonne : « Lasalle, couche toi dessus, tu l’as bien mérité. »

    Le général Roguet dans ses souvenirs cite les paroles de Bonaparte en 1803 à Saint Omer devant ses officiers : « C’est Masséna, Joubert, Lasalle et moi qui avons gagné la bataille de Rivoli. » Il mettait ainsi sur le même rang Lasalle, simple chef d’escadron et ses deux meilleurs divisionnaires de l’Armée d’Italie.

    Puis c’est l’Egypte, cruel dilemme pour lui car si l’on mettait en balance sa gloire militaire et la somme de ses folies à sa pitié filiale, sa droiture, son amour des humbles et sa bonté, il est difficile de dire lequel des plateaux baisseraient.

    En effet, la santé de sa mère déclinant, il savait l’inquiétude qui allait naitre d’un tel éloignement. Il pria Desaix de ne pas l’envoyer en Egypte mais Desaix, âme pleine de noblesse et d’intelligence, ne le blâme pas, lui prodigues des conseils et l’exhorte à passer outre, à comprendre le devoir militaire en soldat et non en enfant gâté. Question d’honneur.Lasalle l’écoute et aussitôt s’exalte, il a compris, il obéira.

    Sa gaieté fera sans cesse l’étonnement des ses compagnons, même pendant les marches au travers d’un océan de sable où chacun sentira le désespoir le pousser à la folie. Pourtant, il avait raison sa mère décèdera peu de temps après son départ.

    Il est colonel au 22 ème régiment de chasseurs à cheval, il charge à Redemieh, sauvant du massacre l’avant-garde de Davout submergée par les mamelouks ; Il les disperse de nouveau à Salayeh, au cours d’une action mémorable qui oblige le cheikh Ibrahim Bey à s’enfuir en Syrie. Dans l’un de ses nombreux engagements qui eurent lieu contre les mamelouks, la dragonne qui retenait son sabre s’étant brisée, il met pied à terre, au plus fort de la mêlée, et, sans s’étonner du danger, il ramasse son arme, remonte lestement à cheval et s’élance de nouveau sur l’ennemi. Il faut avoir assisté à une charge de cavalerie pour apprécier le courage, le sang-froid et la dextérité d’exécution d’un tel acte surtout au beau milieu de mamelouks.

    Lasalle était intimement lié avec une dame française de haut panage et pendant son séjour en Egypte, leur correspondance fut saisie par les Anglais, puis injurieusement imprimée et publiée par leur gouvernement. Cet éclat entraina le divorce de Joséphine jeanne d’Aiguillon avec Léopold Berthier, frère du futur maréchal.

    De retour en France, il demande à Carnot, ministre de la guerre, un régiment. La place était vacante au 8 ème dragon, cavalerie lourde. Carnot propose à Bonaparte de lui offrir la place. Bonaparte refuse et inscrit dans son rapport : « lui donner un régiment de chasseurs ou de hussards », cavalerie légère.

    Il sera nommé au 10ème hussard qu’il rejoindra en Italie et qui ne sera pas un jour sans en découdre. Il recevra un sabre et deux pistolets d’honneur par Bonaparte comme récompense d’une nouvelle action d’éclat en mettant en déroute 6 escadrons autrichiens avec un seul escadron à Civitella.

    Puis sans transition, il allait entrer dans une longue période de calme. Tomber de cette vie où le courage, la témérité sont de tous les instants à cette sorte de léthargie qu’est la vie de garnison. Quelle déchéance !

    Il va passer son temps dans toutes sortes d’extravagances ; on lui offre de vider un verre, il met à sec une dame-jeanne ; il n’a pas une maîtresse, il en a vingt ; il n’use pas, il abuse.

    L’armistice de Trévise signé, Lasalle reçoit l’ordre de ramener son régiment en France et de marcher contre le Portugal en liaison avec l’Espagne, alors notre alliée. Sous les ordres de Leclerc, il franchit les Pyrénées et s’installe à Salamanque. Il y fonde la société des « Altérés » association dans laquelle il n’était pas permis de dire que l’on n’avait pas soif. Ils vidèrent en un mois tout ce qui existait de vins étrangers à Salamanque.

    Un soir qu’il fait le dénombrement des bouteilles vides : « Mais lui dit le général Thiébault, tu veux te tuer…Mon ami, me répondit-il, tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jean-foutre, et je m’arrange pour ne pas dépasser ce terme ». Cette désinvolture fait de lui le chef de file des « sacripants ». C’est ainsi qu’on appelle les jeunes officiers de cavalerie légère, hussards ou chasseurs à cheval, dont l’insolence tapageuse et la dissipation font grincer les dents à la société bourgeoise. Magnifiquement équipés, follement élégants, ils engloutissent des fortunes au jeu et pour la splendeur de leurs uniformes, multiplient les dettes et les duels, séduisent les femmes et ridiculisent les maris. Dans plus d’une ville de garnison, c’est un soupir de soulagement quand le régiment part en campagne.

    Un capitaine du génie avait à Salamanque une très jolie maitresse. Ce démon de Lasalle, qui chaque jour écrivait une lettre à sa future femme, mais qui chaque jour lui faisait des infidélités, dépista cette jeune Espagnole. Il pénétra chez elle, par n’importe quel moyen, à n’importe quelle heure et profita d’un moment de surprise et de frayeur. L’amant, outré, se déclara insulté et en résulta un duel au sabre. Il ne restait de salut pour ce capitaine que dans la générosité de son adversaire .Ayant jugé de suite la disproportion des forces, il se contenta de parer toute attaque mais avec tant de vigueur que le poignet du pauvre ingénieur en était brisé. Lasalle faisait une volte autour de lui, au milieu de mille plaisanteries, singeries et grimaces, il lui campait des coups de plat de sabre sur le derrière et partait d’un éclat de rire.

    Dix fois ce manège fut recommencé jusqu’à exténuation de ce malheureux officier, Lasalle mit fin au combat et dit « Si vous m’aviez mieux connu, vous auriez attaché moins d’importance au fait qui vous a blessé, et si, je vous avais mieux connu, je me serai abstenu d’aller sur vos brisées. Recevez cette déclaration, et terminons ce combat trop inégal mais qui a révélé à quel point vous êtes un homme d’honneur ».

    Pourtant il se produisit un évènement qui va quelque peu modifier le comportement turbulent du colonel Lasalle. Le 5 décembre 1803, il se marie avec Joséphine d’Aiguillon. Après la naissance du premier puis du deuxième enfant, il va relativement s’assagir et écrira à sa femme : « Mon cœur est à toi, mon sang à l’Empereur et ma vie à l’honneur ». Car s’il renonce aux tripots, Lasalle ne renonce pas à la gloire.

    En 1805, il est nommé général de brigade et reçoit le commandement des 5 et 7ème régiments de hussards qui vont bientôt devenir célèbres sous le nom de « brigade infernale ».

    Le 17 octobre 1806, à Weissensee, Blücher emploie la ruse pour éviter d’être pris. Il donne sa parole par écrit que son maître, le roi de Prusse et l’Empereur ont fait un armistice et il demande donc le libre passage de ses troupes. Klein a la simplicité de croire en la parole de Blücher.

    Lasalle qui le poursuivait, n’arrive pas à le rattraper avant qu’il ne passe le pont. Blücher se démasque alors en faisant sauter tous les ponts. L’empereur témoigne son mécontentement au général de division Klein et au général de brigade Lasalle.

    Etre accusé par l’Empereur d’avoir failli à son devoir en présence de l’ennemi est pour Lasalle une souillure que rien ne peut effacer, sinon la mort. Il est déshonoré, il se dirige vers son cheval, arme son pistolet et lève le canon vers sa tempe, le colonel Schwartz lui saisit le bras et le raisonne. Murat informé, conduisit Lasalle à l’Empereur.L’Empereur en lui tirant l’oreille, lui dit « On m’avait trompé, soyez tranquille et continuez à me servir comme vous m’avez servi jusqu’ici ».

    Lasalle ne songeait plus qu’à se venger de Blücher, et il n’était pas homme à laisser trainer les choses. Le 26 octobre 1806, à Zehdenic, Lasalle attaque avec moins d’un millier de cavaliers et taille en pièces plusieurs régiments de cavalerie dont les redoutables dragons de la Reine.

    La satisfaction de Lasalle n’est pas entière, il sait que Blücher cherche à gagner la Poméranie orientale et la seule porte de sortie c’est la ville de Stettin. Trois jours plus tard, avec les même effectifs et seulement deux canons, il obtient la capitulation de la ville de Stettin qui abrite 25 000 âmes.

    Il envoie le colonel Schwartz au gouverneur de la ville en lui dictant ses conditions de reddition « les honneurs de la guerre, la garnison envoyée en France et les officiers prisonniers sur parole, sinon la ville sera bombardée, prise d’assaut, la garnison passée au fil de l’épée et la ville livrée au pillage pendant 24 heures ».Il ordonne alors à son seul équipage de faire des allez-retours le long de la ligne de crête, en faisant le plus possible de bruit pour que l’on croit à beaucoup de troupes d’artillerie et il demande à ses hommes de se disperser sur les hauteurs pour donner l’impression de nombreuses colonnes qui surgisse de toute part, en criant « vive l’ Empereur ».

    Le gouverneur se rend et assiste avec stupeur au défilé de ses troupes désarmés devant deux régiments de hussards. Admiratif de ce coup de génie, il va lui offrir une pipe en porcelaine enrichie de pierreries que Lasalle utilisera dès lors.

    L’Empereur dira à Murat « si vos hussards prennent des places fortes, je n’ai plus qu’à licencier mon corps du génie et à faire fondre ma grosse artillerie » .Dès lors, la brigade Lasalle sera appelée « L’Infernale ».

    Cette brigade supportera tout de son chef, ainsi le 26 décembre 1806, à Golymin, pendant la campagne de Pologne, elle s’élance contre des batteries russes, lorsque le commandement « Halte ! » repris sur toute la ligne arrête les cavaliers dans leur élan. Lasalle qui charge en tête d’un escadron, revient sur ses pas et rallie les deux régiments. On ne sait pas qui a donné l’ordre de s’arrêter ni pourquoi. Furieux, le général fait placer ses cavaliers en ligne de bataille face aux Russes avec interdiction de bouger. Lui-même se place vingt pas en avant des troupes. Tous restent immobiles et exposés au feu de l’ennemi. Lasalle a deux chevaux tués sous lui, dix de ses hussards sont tués. Ce n’est qu’au bout de deux heures que le général commande « Rompez les rangs ! » La brigade a payé son indiscipline.

    Les russes s’étant repliés sur leur territoire, la Grande Armée prend ses quartiers d’hiver. La panique de Golymin n’avait pas diminué la confiance de l’Empereur en Lasalle, il le fait général de division le 30 décembre 1806 et lui donne le commandement de la cavalerie légère de réserve. Tous ses hommes avaient une admiration quasi religieuse pour ce chef de 30 ans, beau, élégant et dont la réputation s’étendait sur toute le France.

    Son nouveau grade n’avait rien changé à son caractère et à son tempérament, il trouvait un champ plus vaste pour exercer sa verve, sa bonne humeur, son irrésistible envie d’aimer et d’être aimé.

    Il traitait avec faste ses 400 officiers, chaque soir, une heure avant le repas, il faisait attacher une serviette au balcon de la maison où il logeait. C’était le signal que quiconque appartenait à la division pouvait être l’hôte du général. Une table de 20 couverts où se déroulait un festin digne des ripailles de Salamanque.

    Lasalle était écrasé de dettes mais ses créanciers ne le boudaient pas car ils étaient certains d’être remboursés car Napoléon payait toujours ces dettes. Napoléon éprouvait pour cet enfant terrible, une tendresse paternelle comme on en voit chez certains hommes à l’égard de leur mauvais garçon, dépensier et coureur, mais généreux, ardent et prêt à tous les sacrifices.

    Lasalle écrira à sa femme « Mon attachement à l’Empereur ressemble à ces vieilles amours que le temps fortifie au lieu de les détruire ». La mort devait lui épargner la douleur d’assister aux trahisons effroyables qui accueillirent le déclin de son idole. Le destin lui fut propice jusqu’au bout puisqu’il lui épargna la tristesse d’avoir à cracher son mépris à la face de tant d’anciens compagnons de plaisir et de gloire.

    En juin 1807, les russes rouvrent les hostilités. Le 9 juin à Heilsberg, Murat est sauvé par Lasalle qui charge à un contre douze pour sauver son chef. Chaque bataille sera une charge menée tambour battant jusqu’à la paix de Tilsitt.

    Napoléon lui accorde le titre de Comte d’Empire et l’envoie en Espagne. Lasalle allait y trouver une tâche autrement plus rude qu’au temps paisible où il menait ses hussards à l’assaut des belles filles et des tavernes de Salamanque.

    C’est une véritable guérilla qu’il découvrit avec des prêtres et des moines qui fanatisaient la population .Les soldats isolés étaient assassinés et torturés. Le général au vue de ces nombreuses exactions se fixa une règle : Pour tout français assassiné, deux Espagnols pendus.

    Il remporte ses premiers succès les 10 et 12 juin 1808, à Torquemada et à Cabezon en balayant l’armée du général espagnol La Cuesta, et permettant ainsi aux français de s’emparer de Valladolid. Un mois plus tard, à Medina de Rio Seco, il met en fuite la cavalerie espagnole et ouvre la route de Madrid au roi Joseph, le frère de l’Empereur qui vient prendre possession de son trône.

    Le 28 mars 1809, c’est la bataille de Medellin, où les charges furieuses de la division Lasalle rétablirent une situation un moment compromise et mettent en fuite la cavalerie ennemie. Les cavaliers de Lasalle sont devenus la terreur des meilleures troupes espagnoles qui ont appris à reconnaître le général qu’ils ont surnommé El Picaro(le terrible).

    Mais l’Empereur prépare une nouvelle campagne contre l’Autriche et rappelle ses troupes.

    Il y affiche d’une façon surnaturelle sa témérité et son mépris de la mort, d’abord à Essling, la bataille la plus sanglante de l’Empire où il est sous les ordres de Bessières. Il lui sauvera la vie comme il le fit pour Murat à Heilsberg. 16 000 cavaliers dans une gigantesque mêlée qui sans cesse se reforme pour charger à nouveau dans cet enfer ; Lasalle a son cheval tué sous lui, il saute sur celui d’un mort et replonge dans le brasier. Au soir, l’archiduc renonce à forcer cette ligne héroïque et veut l’anéantir en l’encerclant par 150 canons. Comme à Golymin, Lasalle fait face à l’ouragan jusqu’à la reconstruction d’un pont qu’il lui permet d’atteindre l’ile de Lobau. La division Lasalle n’est plus qu’une procession d’ombres disloquée qui s’écroulent dans l’herbe humide pour s’endormir.

    A la fin juin, commencèrent les mouvements préparatoires à la grande bataille. Nul ne doutait de l’effroyable hécatombe qu’elle allait être, mais pour la première fois, Lasalle a un front pensif, une physionomie grave.

    Quelques mois auparavant, il dit à Roederer : « Moi, j’ai assez vécu à présent. On veut vivre pour se faire honneur, pour faire son chemin, sa fortune. Eh bien ! J’ai 33 ans, je suis général de division…J’ai fait ma fortune, je suis sûr que ma femme, mes enfants ne manqueront de rien : tout cela est assez : je puis mourir demain » .Ses paroles sont le reflet de toute sa vie. Sentant que le sort ne pouvait pas toujours lui être favorable, il s’inclinait sur les siens, au cas où il viendrait à leur manquer. Ce mauvais sujet était le meilleur des époux, le plus tendre des pères.

    L’Empereur confia à Lasalle le commandement de toute la cavalerie affectée au corps de Masséna, donc sa division, plus celle de Marulaz. Il dut gagner l’ile de Lobau dans la nuit du 4 au 5 juillet pour être en place à 5 heures du matin.

    Lasalle, d’ordinaire si exubérant, était silencieux et sombre, les détails anodins furent de noirs pressentiments : sa pipe en porcelaine s’était cassée dans son étui, ainsi que son flacon d’eau de vie dans sa cave à liqueurs. Son inquiétude augmenta quand à l’aube il s’aperçut que le verre du portrait de sa femme était fendu. Il dit à Charles de Coëtlosquet, son aide de camp : « Je ne survivrai pas à cette journée »et il lui confia son testament.

    Mais quand il traversa le Danube dans le fracas des canons, il avait oublié tous les mauvais présages. Enivré par l’odeur de la poudre, le tonnerre de l’artillerie, le mouvement des troupes gagnant leurs emplacements de combat, il ne songeait plus qu’à prendre avec allégresse sa part de la fête.

    La mort, prévue, inévitable, ne l’effrayait pas. A vingt reprises, il chargea, il engagea ses deux divisions presque sans arrêt, se mettant à chaque fois à la tête d’un des régiments.

    La nuit vint, les deux armées, obstinées dans leur volonté de victoire, bivouaquèrent l’une en face de l’autre. Le lendemain, dès l’aurore la bataille reprit et les Autrichiens s’acharnèrent encore sur la gauche française car s’ils coupaient Masséna du Danube la victoire était là. La cavalerie de Lasalle dut de toutes ses forces lutter pour ainsi soulager l’infanterie exténuée.

    Un moment la division Boudet est submergée, Bessières envoie en renfort une division fraiche de cuirassiers à Lasalle, mais il n’a pas attendu. Il était déjà reparti à la charge avec ses deux divisions avec un tel acharnement que les hussards autrichiens prirent la fuite.

    En fin d’après-midi, l’Empereur ordonna l’attaque générale, l’armée entière se porte en avant dans un élan admirable. L’ennemi recule pas à pas dans un ordre parfait.

    Lasalle n’est pas satisfait, car pour la première fois, il assiste à une victoire de son Empereur où l’ennemi ne se retire pas en désordre, où la cavalerie ne s’élance pas à ses trousses. C’est inconcevable pour un homme comme lui ; il laisse souffler ses troupes et rallie la division de cuirassiers qui n’a pas combattue. Il crie au colonel « Suivez-moi, Cuirassiers, au galop ! Vive l’Empereur ».

    Le lourd régiment s’ébranle derrière Lasalle vers un régiment de grenadiers Hongrois qui s’est replié derrière des haies de jardins dans Léopoldau. A pesantes foulées, les chevaux s’élancent derrière ce hussard fin, souple. Lasalle est hilare, il ne s’attendait pas à mener la dernière charge de la journée à la tête d’une cavalerie lourde. Les officiers du corps de Klénau n’ont pas le temps de proférer un ordre, chaque homme tire au hasard, cependant, un grenadier a pris le temps d’ajuster ce hussard à dolman écarlate qui mène l’attaque. Le coup part, Lasalle s’écroule. La charge passe au dessus de lui et balaie l’ennemi. Des cavaliers ramènent Larrey, qui sonde la plaie avec le doigt et aussitôt secoue la tête, Lasalle a été tué sur le coup.

    Parmi ces rudes soldats accoutumés à bafouer la mort, des sanglots éclatent, des gémissements s’élèvent, à quoi bon pleurer ?

    Un soir de victoire… une dernière charge au cri de vive l’Empereur !… une balle en plein front… c’est bien la fin que Lasalle avait rêvée.

    Sa mort laissa un grand vide dans la cavalerie légère, dont il avait perfectionné l’éducation militaire. Mais, sous un autre rapport, il lui avait beaucoup nui. On ne se serait pas cru chasseur et surtout hussard, pendant de nombreuses années, si prenant le célèbre Lasalle pour modèle, on n’eût été, sans-gêne, jureur, tapageur et buveur. Beaucoup d’officiers de cavalerie légère le copièrent, sans jamais réussirent à atteindre ses plus grandes qualités qui les lui faisaient pardonner.

– Illustrations de Jack GIRBAL –